Date du Jour :27 septembre 2020

La crise et l’avenir, par Bernard Poignant

Cent cinquante personnalités ont signé dans l’Obs une longue tribune intitulée « Au cœur de la crise, construisons notre avenir ». Parmi ces signataires, deux chefs de parti : Olivier Faure pour le Parti socialiste, Guillaume Lacroix pour les Radicaux de Gauche ; deux têtes de liste aux élections européennes, Yannick Jadot pour les écologistes, Ian Brossat pour les communistes, sans leur chef de parti pour ces deux-là. Des absents : la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, le NPA d’Olivier Besancenot, LO de Nathalie Arthaud, pourtant présents le 11 décembre 2019 aux côtés des autres pour élaborer « un autre système de retraites ». Toujours en attente !

TRIBUNE. « Au cœur de la crise, construisons l’avenir »

Côté socialiste, pas mal de frondeurs du quinquennat de François Hollande dans la liste. J’imagine qu’ils se montrent modestes, le candidat se réclamant d’eux en 2017 n’ayant pas démontré une puissante capacité d’entraînement pour l’élection présidentielle. Ce texte a-t-il été délibéré et adopté par les instances du PS, Conseil national, bureau national, secrétariat national ? En tous cas, il devrait désormais être soumis à débat dans toutes les sections, car il pose quelques problèmes qui méritent examen. Même si c’est loin dans le temps politique, mais toujours présent dans notre mémoire, la discussion du programme commun, sa conclusion le 27 juin 1972, sa signature le 12 juillet 1972 à l’Hôtel Continental à Paris, ont été précédées de l’élaboration puis de l’adoption de leur propre programme par les adhérents du PS en avril 1972. Son titre : « Changer la vie ». François Mitterrand n’est pas allé les mains vides négocier avec Georges Marchais. Il s’agissait de préparer un programme de Gouvernement pour les élections législatives de mars 1973. Elles ne furent pas un succès, mais ce texte nourrira la présidentielle anticipée de 1974 et préparera la victoire de 1981.

Qu’est-ce qu’on jette ? qu’est-ce qu’on garde ? Ces personnalités pensent le monde d’après

Cette initiative intervient dans un contexte de crise sanitaire et déjà économique et sociale. Sur le plan politique, elle est à rapprocher de celle de Nicolas Hulot et des 200 signataires « people » de son texte « 100 principes pour un nouveau monde » que le Monde a publié en lui offrant 5 pages du journal. Du jamais vu à ma connaissance. Elle est prolongée par la tentative de son ami et complice Mathieu Orphelin de constituer un 9ème groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale. La tribune de l’Obs est différente, signée par des acteurs politiques mais on sent poindre quelques ambitions du côté de Yannick Jadot, député européen, et d’Eric Piolle, maire de Grenoble. L’un et l’autre se voient en chantre d’une Gauche unie, reléguant PS, PC, PRG au rôle de supplétifs. Science-fiction ? Pronostic hasardeux ? Analyse tordue ? Mais comme aime le dire François Hollande : « Rien ne se passe jamais comme prévu ». C’est rassurant !

Comment renier sa propre action?

Le texte lui-même commence mal, puisqu’il parle de « l’impasse où nous ont conduites les politiques dominantes depuis quarante ans »! J’ai fait le calcul : ça nous ramène à 1981. Tout ce qu’ont fait François Mitterrand, Lionel Jospin, François Hollande… oubliés voire rejetés. « Du passé faisons table rase »… Ministres communistes, radicaux, écologistes compris. Comment certains ministres de Jospin et de Hollande ont-ils pu renier leur propre action? En réalité, ce n’est pas la première fois. Le 28 janvier 2019, Olivier Faure, dans le nouveau siège du PS à Ivry, avait qualifié le quinquennat de François Hollande de « trahison du socle de nos valeurs ». Quelques mois plus tard, c’est au tour de Raphaël Glucksmann, tête de la liste soutenue par le PS aux élections européennes, de qualifier, le 6 avril 2019, François Mitterrand de « complice du génocide du Rwanda ». Vingt-trois ministres écrivent à Olivier Faure pour lui demander de corriger cet insolent. Il bottera en touche. Bref, avec tout cela, nous voilà sans histoire !

La tribune a cependant un mérite : elle cherche le chemin d’une union à Gauche. On peut se retrouver dans plusieurs de ses analyses et de ses orientations. Le texte ne constitue cependant pas un programme de Gouvernement. Il mérite d’être précisé et clarifié. Quelques sujets sont absents et ont été mis sous le tapis. Il a de plus un inconvénient qui est, en réalité, un grand vide : on ne voit pas qui serait le pilote de cette maison ? Trop tôt peut-être, mais les Français aiment l’entrevoir. Il faut bien incarner des idées.

Il est dit qu’il faut en finir avec le « sauveur suprême » , mais la France ne peut pas être présidée par le « saint-esprit ».

Concernant le contenu du texte, ses signataires ont la dépense généreuse : primes à accorder, tous les salaires à augmenter, factures d’eau et d’électricité à règler pour certains, même les loyers, création abondante d’emplois publics notamment dans les hôpitaux et les EPHAD et certainement dans d’autres secteurs qui ne sont pas cités. En ce moment, Emmanuel Macron dépense beaucoup, sans compter, de la crise des gilets jaunes à celle du coronavirus. Pour se distinguer, il faudra dire que ce n’est pas assez et donc en rajouter. La spirale dépensière tournera à fond. Jusqu’au jour où un Gouvernement sifflera la fin de la récréation, donc après 2022. Ce sera douloureux et mieux vaut s’y préparer et préparer les esprits. Nous ne sommes plus en 1981. La gauche a gouverné depuis, elle a rencontré les joies et les contraintes de la gestion, moins aisée que l’opposition, elle a été et elle serait encore confrontée à la réalité des finances publiques. Je me rappelle 1981 : on injecte 65 milliards de francs dans l’économie par la voie des allocations et des salaires augmentés, par la création de nombreux emplois publics. Mars 1983 : on reprend aux Français les 65 milliards par l’arrêt des augmentations et des impôts supplémentaires. Il ne faut pas recommencer.

La signature de la France doit rester sûre

La dépense est généreuse, les solutions sont aussi faciles et classiques. D’accord pour rétablir l’Isf et la flat tax au niveau de 2017 (il faut croire que c’était un choix de gauche à l’époque et non une impasse), mais aujourd’hui ce sera une goutte d’eau, certes symbolique, dans l’immensité des milliards qui défilent. J’ajoute que l’abandon de la réforme des retraites (probable) ne fait pas disparaître le trou à combler pour quelques années. Même chose pour l’assurance-chômage et sa dette de 35 milliards d’euros, qui va forcément gonfler. Ces attentes sont politiquement justifiées, mais ne font pas rentrer de l’argent dans les caisses.

La dette justement : le texte dit qu’il faudra la restructurer, y compris celle » héritée de crises successives ». Ça nous ramène à 2008 et ça fait beaucoup de milliards. Restructurer veut dire soit annuler soit prolonger le remboursement en l’étalant. Cette dette est détenue aux deux tiers par une épargne étrangère (fonds souverains et fonds de pension) et par l’assurance-vie des Français. On aura toujours besoin de trouver des prêteurs et la signature de la France doit rester sûre et solide. Pas de démagogie sur ce terrain. En 1981, la dette publique était de 20% de la richesse nationale annuelle produite. En 2020 elle sera de 115%, peut-être de 120%. Ce n’est pas pareil pour ceux qui arrivent aux commandes. Je lis aussi qu’il faudra « une politique monétaire à la hauteur du risque actuel ». Pour la France, la monnaie, c’est la BCE. Celle-ci a fait fonctionner la planche à billets. Elle peut continuer, mais gare à l’inflation.

Comme aimait le rappeler Pierre Bérégovoy : « l’inflation, c’est un impôt sur les pauvres ».

Parmi les recettes envisagées, outre l’ISF et la flat tax rétablis, il est annoncé plus de « progressivité pour la fiscalité des revenus ». Ce n’est pas une mauvaise idée. Elle est historiquement portée par la Gauche. Soyons précis : s’agit-il d’une tranche supplémentaire à ajouter au barême actuel ? Ce serait la « contribution anti-crise des citoyens les plus aisés », comme il est annoncé. S’agit-il de reprendre tout le barême en l’étirant davantage et en rendant imposables ceux qui ne le sont pas aujourd’hui? Ce n’est pas la même chose.

Il faut connaître et comprendre l’Allemagne

La question européenne revient obligatoirement dans la tribune : remise en cause du pacte budgétaire, transformation profonde des structures de l’Union, abandon du principe de traités commerciaux entre l’UE et des pays tiers, révision de ceux en cours, sortie des investissements de transition écologique des critères budgétaires européens etc… Il ne faut pas omettre que les 26 autres pays doivent être d’accord et unanimement. C’est pas gagné. Surtout l’Allemagne. Lionel Jospin a connu cela en juin 1997 avec le traité d’Amsterdam et François Hollande en juin 2012 avec le traité budgétaire. Avec l’Allemagne, on se heurte mais on ne rompt pas. François Hollande a tout juste pu amorcer la pompe de la croissance par 120 milliards d’euros, permettant plus tard à Jean-Claude Juncker d’en ajouter 315.

L’Allemagne n’a pas à commander l’Europe mais la France n’a pas à commander l’Allemagne.

Il faut la connaître et la comprendre. Elle a dû payer les réparations de 1914, la reconstruction de 1945 même si le plan Marshall lui a donné un bon coup de main, payer la réunification de 1990. Aujourd’hui on lui demande de payer pour les autres parce qu’elle est riche. Mais se demande-t-on si sa richesse d’aujourd’hui ne provient pas des réformes du…


Source link

Share

Regdnews est un site d’agrégation d'actualités qui vous permet de pouvoir suivre toutes l’actualités française et du monde en temps réel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *